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16 octobre 2021 6 16 /10 /octobre /2021 08:00

Belle exposition à l'Orangerie en ce moment, mettant en regard un artiste très représenté dans les collections du musée - c'est à dire dans l'ancienne collection Walter qui en constitue le fond, Chaïm Soutine (1893-1943) et le grand peintre américain d'origine hollandaise Willem de Kooning (1904-1997) qui a affiché son admiration pour celui-ci et l'inspiration qu'il a puisée dans son œuvre. 

Selon Cécile Debray, directrice du musée de l Orangerie : "Découvrant l'œuvre de Soutine dès les années 1930, puis au MoMA en 1950 et enfin lors de sa visite à la Fondation Barnes, en juin 1952, Willem de Kooning construit alors un expressionnisme singulier, entre figuration et abstraction. Ce dialogue entre deux figures emblématiques de l'École de Paris et de celle de New York est le propos de l'exposition, portée par la Fondation Barnes et le musée de l'Orangerie, deux institutions détentrices des plus beaux ensembles de Soutine. Il se déploie à partir du cheminement de de Kooning - depuis ses premières «Woman » ingresques des années 1940, en passant par le tournant des années 1950 et la formulation puissante, face à la picturalité de Soutine, de ses fameuses «Woman » pop et archaïques, de ses compositions débridées et gestuelles, jusqu'aux paysages élégiaques de East Hampton des années 1970, et s'organise autour et à partir de l'évocation centrale de la rétrospective de 1950 de Soutine. Ainsi sont réunis et confrontés de véritables chefs-d'œuvre, rarement vus à Paris."

1940 « Peindre comme Ingres et Soutine à la fois »

De Kooning découvre la peinture de Soutine peu après son arrivée à New York. Introduite aux États-Unis en 1923 grâce au collectionneur Albert Barnes, celle-ci est régulièrement présentée au cours de la décennie suivante. Des 1943, la Bignou Gallery présente des œuvres de Soutine et de de Kooning côte à côte dans une exposition collective.
Cependant, l'influence de Soutine n'est pas immédiatement apparente dans son oeuvre. Ses premiers portraits de femmes sont plus redevables à Picasso, Matisse ou aux portraits classiques observés dans les musées, qu'à la liberté de facture de son aîné. On a ainsi parlé de « renouveau ingresque » à propos de certaines toiles exécutées alors par de Kooning et ses amis Arshile Gorky et John D. Graham.
En quête de sa propre voie, le peintre new-yorkais se confronte cependant à des tendances opposées. Cette tension trouve son expression dans cet aveu qu'il fait plus tard à un ami, le photographe Rudy Burckhardt, indiquant qu'il a voulu peindre « comme Ingres et comme Soutine à la fois » : il emprunte à Ingres sa ligne, à Soutine l'audace de ses couleurs, mais aussi son exagération expressive.

Chaïm Soutine :

Le Groom, dit aussi Le Chasseur, huile sur toile, 1925
Le Garçon d'étage, huile sur toile, vers 1927

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Portrait de Madeleine Castaing, huile sur toile, 1929
La Femme en rouge, huile sur toile, 1923-1924

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Grotesque, dit aussi Autoportrait, huile sur toile, 1922-1925
La Fiancée, huile sur toile, vers 1923

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Willem de Kooning :

Queen of Hearts [Reine de coeur], huile et fusain sur panneau de fibres de bois, 1943-1946

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Woman [Femme], huile et fusain sur toile, 1944

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

1950 La rétrospective Soutine au MoMA

La peinture de Soutine trouve sa pleine reconnaissance aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Sa mort en 1943, alors qu'il se tenait caché en pleine France occupée, renforce la dimension tragique de ses toiles tourmentées. Sa peinture gestuelle résonne par ailleurs avec le contexte artistique américain d'après-guerre, et l'on voit dans son expressionnisme la forme non préméditée d'un nouveau type d'abstraction, érigé en source de l'art new-yorkais d'alors.
La rétrospective que lui consacre le MoMA à l'automne 1950, où soixante-quinze de ses toiles sont réunies, participe de cette réévaluation. Le commissaire Monroe Wheeler, dans un catalogue court et didactique, associe des considérations sur les éléments formels de son art et d'autres plus anecdotiques, reprises de biographies antérieures. Sa lecture de l'œuvre insiste sur la complémentarité entre l'aspect formel de son organisation picturale et l'expression «primitive » de son émotion, ainsi que sur le dépassement des formes naturelles par son traitement quasi abstrait du motif. La rétrospective enthousiasme le cercle de critiques et artistes dans lequel de Kooning évolue.
 

Chaïm Soutine :

Paysage avec maison et arbre, huile sur toile, 1920-1921
La Route montante, vers Gréolières, huile sur toile, 1920-1921
Paysage avec maison blanche, huile sur toile, 1920-1921

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Autoportrait, huile sur toile, vers 1918

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Le Vieillard, dit aussi L'Homme en prière, huile sur toile, 1920
L'Homme au manteau vert, huile sur toile, 1921

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Vue de Céret, huile sur toile, vers 1921-1922
Toits rouges, dit aussi Le Clocher de l'église Saint-Pierre à Céret, huile sur toile, 1922
Paysage à Céret, huile sur toile, 1920-1921

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Enfant de chœur, huile sur toile, 1927-1928
La Communiante, dit aussi La Mariée, huile sur toile, 1924
Le Petit Pâtissier, huile sur toile, 1922-1923

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Bœuf et tête de veau, huile sur toile, 1925

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Les années 1950 : Le tournant des «Woman »

Au début des années 1950, l'oeuvre de Soutine joue un rôle de catalyseur pour de Kooning. La rétrospective du MoMA a un impact important sur son art. En juin 1952, Willem et son épouse Elaine bénéficient d'une visite privée à la Fondation Barnes à Mérion, près de Philadelphie. Il y découvre de nombreuses toiles de Soutine, dont le « rayonnement » qui semble en émaner le fascine, comme il le confiera plus tard.
Cette révélation a lieu à un moment particulier pour le peintre, qui cherche dans un ensemble de toiles intitulées « Woman », un moyen d'aller au-delà de l'antagonisme entre figuratif et abstrait invoqué par les critiques d'art contemporains tel Clement Greenberg. Une semaine après sa visite à la Fondation Barnes, de Kooning achève des toiles sur lesquelles il travaillait depuis des mois, intensifiant le pouvoir expressif de son imagerie, comme Elaine l'annonce à un ami : son mari «a fini deux de ses grosses femmes », parmi lesquelles Woman II. Dès 1959, le critique d'art britannique David Sylvester établit un parallèle, que de Kooning lui-même confirmera, entre les coups de pinceaux gestuels et la distorsion expressive des oeuvres de Soutine et les «Woman » férocement souriantes.

Willem de Kooning :

Woman [Femme], huile, peinture, émail et fusain sur papier monté sur toile, 1953
Woman [Femme], huile et fusain sur papier monté sur toile, 1953

 

 

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Marylin Monroe, huile sur toile, 1954

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Willem de Kooning : Woman II  [Femme II ], huile sur toile, 1952

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

et le seul tableau de Soutine dans cette salle, dont le lien avec la série des «Woman » n'apparaît pas évident :

Le Bœuf écorché, huile sur toile, 1925

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Les années 1960 : Femmes-Paysages

Woman as Landscape (1954-55) constitue pour de Kooning le point de départ d'une exploration qu'il poursuit à la fin des années 1960, dans une série de peintures à la facture très fluide, qui mêlent figure féminine et paysage maritime. Il vit désormais à la campagne, au bord de la mer, dans la région des Hamptons. Les poses provocantes de ses figures - assises, jambes parfois écartées, torse raccourci - suggèrent des sources directes ou pop, telles les femmes qu'il voit sur la plage ou les photos de pin'up, mais aussi la Femme entrant dans l'eau (1931) de Soutine que de Kooning a vu reproduite dans le catalogue de la rétrospective du peintre. Il connaissait également très certainement le tableau dont s'est inspiré Soutine, La Femme se baignant dans un ruisseau de Rembrandt (v. 1654, Londres, National Gallery), référence qui lie les deux artistes dans leur admiration pour le maître hollandais.

Woman as Landscape  [Femme comme paysage], huile sur toile, 1954-1955
The Visit  [La Visite], huile sur toile, 1956-1957

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Woman, Sag Harbor [Femme, Sag Harbor], huile et fusain sur bois, 1964
Woman Accabonac [Femme Accabonac], huile sur papier monté sur toile, 1966

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Chaïm Soutine : Femme entrant dans l'eau, huile sur toile, 1931

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Les années 1960 et 1970 : Transfigurations

L'impact visuel des tableaux qu'il a vus au MoMA puis à la Fondation Barnes reste présent dans la mémoire de de Kooning durant de nombreuses années. Ses œuvres tardives où la composition se déploie et affleure à la surface témoignent d'un intérêt de plus en plus profond pour les qualités picturales qu'il apprécie chez Soutine. La franche sensualité de ses «Woman » des années 1960, comme les surfaces animées de ses œuvres abstraites des années 1970, rappellent certains paysages de Soutine. Il en est ainsi de Colline à Céret (v. 1921), où les tourbillons de peinture appliqués avec véhémence sur la toile créent un effet quasi hypnotique : «on ne voit pas le paysage, on voit la peinture » comme le constate le critique David Sylvester. Quand de Kooning déclare en 1977 être « fou de Soutine - toutes ses peintures », il loue sa capacité à capturer la lumière, comme émanant de l'intérieur de la peinture elle-même, pour créer une forme de transfiguration. Dans ses propres compositions des années 1970, comme North Atlantic Light, on retrouve la même approche lumineuse, vibrante et luxuriante de la peinture.

L'oeuvre emblématique de Soutine présente dans cette salle :

La Colline de Céret, huile sur toile, 1921

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

La salle abrite aussi une sculpture de de Kooning, Clamdigger [Pêcheur de palourdes], bronze de 1972 acquis en 1979 par le Centre Pompidou.

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

Trois toiles, nos préférées, où l'inspiration de Soutine est manifeste, et qui nous rappellent celles de Joan Mitchell, qui cotoya de Kooning et Jackson Pollock à New York dans les années 50.

...Whose Name Was Writ in Water [...Dont le nom était écrit dans l'eau], huile sur toile, 1975
North Atlantic Light [Lumière de l'Atlantique Nord], huile sur toile, 1977
Amityville, huile sur toile, 1971

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée

et enfin

Woman as Landscape III [Femme comme paysage III], huile sur papier, 1968
Woman in a Garden [Femme dans un jardin], huile sur papier monté sur toile, 1971.

Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
Chaïm Soutine / Willem de Kooning - La peinture incarnée
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