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8 janvier 2022 6 08 /01 /janvier /2022 09:00

Georg Baselitz, né en 1938 près de Dresde en Saxe, étudie l'art en République démocratique allemande, avant de passer à Berlin-Ouest. C'est là que commence sa carrière avec une première exposition en 1963 qui fait scandale. Réfutant dès ses débuts tout dogme artistique, il met en scène une iconographie sombre et hybride, peuplée de mythes et de légendes. Il se tourne par la suite vers des sujets plus ordinaires et fait de la recherche picturale le véritable objet de son art. Le renversement du motif tête en bas, auquel il aboutit en 1969, est désormais considéré comme la marque de l'artiste. Pour celui qui a connu deux régimes totalitaires, nazi puis soviétique, cette méthode est à la fois un moyen d'affirmer sa liberté artistique, de préserver la présence de sujets qui lui sont chers et de questionner ce que nous cherchons à voir ou à reconnaître. Ce sont les moments forts de soixante années de création que le Centre Pompidou a choisi de présenter.

À la découverte des avant-gardes

G. Antonin, huile sur toile de jute, 1962 (en référence à Antonin Artaud)

Baselitz - La rétrospective (1/2)

G.- Kopf [Tête - G.], huile sur toile, 1960-1961

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Hommage à Charles Meryon, huile sur toile, 1962-1963

Ici, l'artiste fait honneur au graveur français Charles Meryon (1821-1868) et s'inspire plus précisément de l'ambiance inquiétante de son dessin Bateau de pêche aux voiles gonflées par mer houleuse (1857, Paris, Musée d'Orsay). Alors que dans l'oeuvre de Meryon, les tons blancs, bleus et gris dominent, Baselitz utilise ici des tons rouges-bruns. Il évoque ainsi le daltonisme de Meryon et transforme le paysage maritime en une scène inquiétante.

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Autoportraits d'un vécu

Die große Nacht im Eimer [La Grande Nuit foutue], huile sur toile, 1962-1963

Révolté par la découverte des horreurs commises par Adolf Hitler et le régime national-socialiste, Georg Baselitz exprime ici sa colère. Pour créer ce personnage abîmé, il s'inspire de l'anecdote d'une lecture du poète irlandais Brendan Behan (1923-1964) pendant laquelle celui-ci a ouvert son pantalon. La première exposition de cette œuvre dans une jeune galerie à Berlin-Ouest en octobre 1963 fait scandale et déclenche un procès très médiatisé pour atteinte à la pudeur. Lorsque Baselitz revisitera cette œuvre dans la série Remix en 2005, le personnage prendra plus clairement l'allure du dictateur.

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Oberon (1er salon orthodoxe 64 - E. Neïzvestny), huile sur toile, 1963-1964

Dans cet autoportrait hallucinatoire, Baselitz se représente en Oberon, roi des elfes, démultiplié en quatre têtes au regard vitreux et au cou démesurément long. Le sous-titre fait référence à l'exclusion du sculpteur soviétique Ernst Neïzvestny (1925-2016) de l'Union des artistes, ses œuvres ayant été jugées « dégénérées » par Nikita Khrouchtchev. 

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Der nackte Mann [L'Homme nu], huile sur toile, 1962
Der Haken [Le Crochet], huile sur toile, 1962

Baselitz - La rétrospective (1/2)
Baselitz - La rétrospective (1/2)

Sur tout un mur de cette salle, une série de pieds et de mains de 1960-1963 dont les titres comportent tous les initiales P. D. pour Pandemonium en référence à la capitale imaginaire des enfers.

Baselitz - La rétrospective (1/2)
Baselitz - La rétrospective (1/2)
Baselitz - La rétrospective (1/2)

Des Héros déchus

En 1965, Georg Baselitz obtient une bourse pour séjourner six mois à la Villa Romana de Florence. Sensible à la démarche volontairement non académique des peintres maniéristes au 16e siècle, c'est pour lui l'occasion d'étudier leurs motifs et la manière dont ils utilisent les distorsions dans leurs compositions. Dès son retour à Berlin, il peint l'œuvre B.j.M.C - Bonjour Monsieur Courbet (1965) qui contribue à la création d'un nouveau corpus d'œuvres intitulé de manière provocatrice Ein neuer Typ [Un nouveau type], plus tard connu sous l'appellation des Helden (Héros). Baselitz prend ici comme point de départ l'iconographie des représentations romantiques, voire pathétiques, de l'« homme parfait ». Cette nouvelle galerie de personnages - partisans, peintres ou poètes - erre dans des campagnes ou forêts dévastées. Avec le tableau-manifeste Die großen Freunde [Les Grands Amis] (1965), l'artiste dit peindre une « parade sociale » où l'individu est toujours seul face à l'Histoire.

S-Bild [S-portrait], huile sur toile, 1965

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Fixe Idee [Idée fixe], huile sur toile, 1964-1965

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Der Dichter [Le Poète], huile sur toile, 1965 (présentée comme inspirée par la Déposition de croix - 1521 - du peintre maniériste Rosso Fiorentino)

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Die Peitschenfrau [La Femme au fouet], huile sur toile, 1964-1965

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Die Hand - Die Hand Gottes [La Main - La Main de Dieu], huile sur toile, 1964-1965

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Der Baum [L'Arbre], huile sur toile, 1966

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Ralf III, huile sur toile, 1965

Georg Baselitz rend souvent hommage à des artistes qu'il admire. Dans la série Ralf, il représente son ami Ralf Winkler, alias A. R. Penck (1939-2017), qu'il rencontre lors de ses études à Berlin-Est. Alors qu'en 1957, Baselitz est exclu de son école et contraint de déménager à Berlin-Ouest, Ralf Winkler choisit de rester en RDA, mais ses œuvres sont censurées dès 1962. Il se trouve ainsi obligé de travailler dans la clandestinité jusqu'à son émigration forcée vers la RFA, en 1980. 

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Die großen Freunde [Les Grands Amis], huile sur toile, 1965

Ce tableau-manifeste constitue l'aboutissement de la série de peintures réalisées en 1965-1966, environ cinq ans après la construction du mur de Berlin. Intitulée Ein neuer Typ (Un type nouveau), cette série est destinée à créer une nouvelle peinture allemande. Debout dans un champ de ruines, un drapeau rouge rapiécé gisant à leurs pieds, ce couple de survivants blessés incapables de se prendre par la main symbolise la division tragique de l'Allemagne d'après-guerre.
 

Baselitz - La rétrospective (1/2)

B.j.M.C. - Bonjour Monsieur Courbet, huile sur toile, 1965

En 1965, lors de son séjour à la Villa Romana de Florence, Baselitz lit Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes de l'artiste et écrivain Giorgio Vasari (1511-1574) et découvre les destins souvent rudes des contemporains de l'auteur, auxquels il s'identifie. De retour à Berlin, il peint ce tableau, s'inspirant du motif du marcheur dans la peinture du 19e siècle. L'oeuvre évoque aussi bien le tableau La Rencontre (1854; collection Musée Fabre, Montpellier) de Gustave Courbet que Teich im Riesengebirge (Étang dans le Riesengebirge) (1839; collection Nationalgalerie, Berlin) d'Adrian Ludwig Richter, artiste peintre et graveur saxon de la période romantique.

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Partisan, huile sur toile, 1965

Dans le cadre de la série Ein neuer Typ [Un nouveau type], plus tard connue sous l'appellation de Helden [Héros], Baselitz s'attache à la représentation du « partisan », généralement représenté comme fort et invincible dans les régimes totalitaires. Marqué par ses souvenirs d'enfance de soldats blessés et traumatisés au retour de la guerre, à l'instar de son père, l'artiste choisit ici une iconographie volontairement opposée à celle du réalisme socialiste ou du régime nazi. Le partisan de Baselitz est meurtri, errant et solitaire. Les brodequins ôtés et posés près d'un brasier, il porte à présent une pantoufle, signe du retour dans sa patrie en ruines.

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Images fracturées

En 1966, afin de retrouver le calme après le procès qui l'a meurtri, Georg Baselitz déménage avec sa famille à la campagne, à Osthofen, en Rhénanie-Palatinat. Il y réalise une suite de grands tableaux aux motifs ruraux – des forestiers, des chiens, des arbres - où les changements de sens de lecture se multiplient. Ces tableaux le mènent vers un nouveau cycle, celui des Frakturbilder [Tableaux fracturés], dont les motifs brisés évoquent des destins tragiques dans une Allemagne divisée. Ce cycle témoigne d'une volonté de casser les conventions de la figuration, en empruntant au principe du cadavre exquis, une méthode développée par les artistes surréalistes au début du 20e siècle. Il annonce le renversement complet des peintures qui deviendra la marque de fabrique de Baselitz.

Erstes Frakturbild - Der neue Typ (Maler im Mantel) [Premier tableau fracturé - Le nouveau type (Peintre en manteau)], huile sur toile, 1966

Ce tableau est parmi les premiers d'une série de grands formats dont les motifs deviennent de plus en plus ruraux et représentent par la suite des ouvriers forestiers, chiens ou arbres. 
 

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Drei Streifen - Der Maler im Mantel (Zweites Frakturbild) [Trois bandes - Le peintre en manteau (Deuxième tableau fracturé)], huile sur toile, 1966

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Waldarbeiter [Ouvriers forestiers], fusain et peinture à dispersion sur toile, 1969

En 1966, Baselitz se réfugie à la campagne afin de s'éloigner du scandale médiatique déclenché par le procès lié à sa première exposition à la galerie Werner & Katz. Il peint entre 1966 et 1969 une série de tableaux aux motifs ruraux - ouvriers forestiers, chiens, arbres - parmi lesquels se trouve cette représentation de forestiers.

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Der Mann am Baum [L'homme contre un arbre], huile sur toile, 1969

Dans ce tableau, Baselitz procède pour la première fois à un renversement complet du sens de lecture du personnage central. Cette œuvre annonce en cela les portraits renversés que peindra l'artiste à partir de photographies, tout en évoquant des images de Saint-Pierre, crucifié la tête en bas. 

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Zwei Meißener Waldarbeiter [Deux ouvriers forestiers de Meissen], craie de couleur et peinture à dispersion sur toile, 1967

Baselitz - La rétrospective (1/2)

B für Larry [B pour Larry], huile sur toile, 1967

Baselitz peint cette toile en hommage aux œuvres des peintres américains Larry Rivers et Jasper Johns. Il réinterprète ici, à l'aide de ses motifs de prédilection, leurs compositions volontairement disloquées et abstraites. On retrouve dans cette image le motif du héros, mais aussi l'arbre et les chiens qui imprègnent ses oeuvres de 1966-1967

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Renverser l'image

Baselitz s'obstine à renouveler la peinture quand les tenants de l'art conceptuel la déclarent morte. À 30 ans, il cherche ainsi le moyen de rompre radicalement avec une représentation fidèle de la réalité : « Pour moi, le problème consistait à ne pas peindre de tableau anecdotique ou descriptif. D'un autre coté, j'ai toujours détesté cet arbitraire nébuleux des théories de la peinture abstraite. Le renversement du motif dans le tableau m'a donné la liberté de me confronter à des problèmes picturaux ». Tout en restant à distance du pop art et du réalisme capitaliste, il produit ses premiers tableaux aux motifs renversés d'après photographies en 1969. Présentés dès 1970 à Cologne par le marchand et collectionneur Franz Dahlem, ils créent l'événement.

Fertigbetonwerk [Usine de béton préparé], peinture à dispersion et peinture bronze d'aluminium sur toile, 1970

En 1968, avec l'aide de Karl Ströher, un de ses premiers mécènes, Baselitz reçoit une bourse du cercle culturel de la Fédération nationale de l'industrie allemande lui permettant de procéder à de nouvelles recherches picturales qui le mènent à l'inversion du motif. Dès 1970, il peint ce paysage représentant de manière schématique une usine en béton préfabriquée, comme pour l'ériger en exemple pour ces bâtiments impersonnels qui rythment les environs et qui sont à la base de la réussite économique allemande. 

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Industrielandschaft [Paysage industriel], peinture à dispersion sur toile, 1970

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Dreieck zwischen Arm und Rumpf [Triangle entre bras et tronc], huile et fusain sur toile, 1973

Si l'artiste conserve toute sa carrière le principe du motif inversé, il lui tient à cœur de changer régulièrement de style, comme dans ce tableau où il expérimente la peinture au doigt. Dans cet autoportrait, Baselitz met l'accent sur l'espace (le triangle) délimité par son torse et son bras tendu, où semble se dessiner une aile d'oiseau, signe du lien étroit de l'artiste avec la nature.

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Birke [Bouleau], huile sur toile, 1970
 

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Da. Portrait (Franz Dahlem) [Portrait de Da. (Franz Dahlem)], peinture à dispersion sur toile, 1969


 

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Der werktätige Dresdener - Porträt M.G.B. [Le Travailleur de Dresde - Portrait de M.G.B.], peinture à dispersion sur toile, 1969

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Fünfziger Jahre Porträt - M. W. [Portrait des années 1950 - M. W.], peinture à dispersion sur toile, 1969

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Wacholderbüsche und Steine [Genévriers et pierres], peinture à dispersion sur toile, 1970

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Der Falke [Le Faucon], huile et peinture à dispersion sur toile, 1971

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Fingermalerei - Adler [Peinture au doigt - Aigle], huile sur toile, 1972

Ce tableau fait partie de la série des peintures aux doigts (Fingermalerei) qui permet à l'artiste d'expérimenter une nouvelle technique. Baselitz joue ici avec l'ambiguïté induite par l'inversion de la peinture : cet aigle est-il en train de s'envoler ou bien de chuter du ciel ? S'agit-il d'un motif inspiré du blason et symbole de l'Allemagne ou bien d'un souvenir de son enfance à la campagne où, au bord d'un étang, Baselitz observait les oiseaux ? Présent dès ses premières peintures, ce motif emblématique revient régulièrement dans l'œuvre de l'artiste.
 

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Fingermalerei – Apfelbäume [Peinture au doigt - Pommiers], huile sur toile, 1973

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Entre abstraction et figuration 

En 1975, Georg Baselitz entreprend son premier voyage à New York et à São Paulo pour participer à la Biennale d'art contemporain avec l'artiste allemand Sigmar Polke. Avec sa femme Elke et ses deux fils, il s'installe dans le château de Derneburg, en Basse-Saxe. Il y débute une série de nus de lui-même et d'Elke qui témoignent, dans un style proche de l'expressionnisme abstrait, d'une approche du corps et d'une intimité nouvelles. Le geste, devenu plus libre et énergique, crée des compositions régies par des jeux de clair-obscur, avec une palette de couleurs volontairement plus réduite.

Männlicher schwarzer Akt [Nu masculin noir], huile sur toile, 1977

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Ohne Titel – Weiße Frau [Sans titre - Femme blanche], tempera sur toile, 1980

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Weiblicher Akt - liegend [Nu féminin - allongé], huile et tempera sur toile, 1977

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Birke - russisches Schulbuch [Bouleau - livre scolaire russe], huile sur toile, 1975

Baselitz - La rétrospective (1/2)

Nous terminerons dans un prochain billet le parcours de cette rétrospective.

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