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12 mars 2022 6 12 /03 /mars /2022 09:00

Une exposition petite par la taille mais qu'il ne faut pas manquer. Henry Clay Frick (1849-1919) est de ces « self-made-man » américains de la fin du XIXe siècle, qui ont fait fortune dans l'industrie et ont rassemblé de formidables collections d'œuvres d'art. Constituée pour l'essentiel entre les années 1890 et 1919, la collection Frick comprend des peintures, des sculptures, des œuvres sur papier et des objets d'art européens du début de la Renaissance à la fin du XIXe siècle. Selon ses dernières volontés, elle a ouvert au public en 1935 dans la maison des Frick à New York.
À la faveur de la fermeture pour travaux du site historique de la Frick Collection, un ensemble d'œuvres du peintre américain James Mc Neill Whistler (1834-1903) fait le voyage jusqu'au musée d'Orsay. Henry Clay Frick, surtout connu comme amateur d'art ancien, avait aussi réuni plus d'œuvres de son contemporain Whistler que de tout autre artiste. Sans doute avait-il la conviction que ce peintre, célèbre pour sa modernité radicale, était aussi le dernier maillon d'une tradition, celle de Velázquez, Rembrandt ou Gainsborough, dont il possédait aussi des chefs-d'œuvre.
La venue de ces œuvres au musée d'Orsay est un évènement exceptionnel. Certaines n'ont pas été vues à Paris depuis la rétrospective posthume de Whistler à l'École des beaux-arts en 1905, et d'autres n'ont même jamais été exposées en France. Elles viennent ici dialoguer avec Arrangement en gris et noir n°1: portrait de la mère de l'artiste, icône de l'art américain et des collections nationales.

Les Palais,  Deux porches, Le Porche, 1880,  Eau-forte et pointe sèche sur papier vélin dans Venice, A Series of Twelve Etchings (First Venice Set)

À Venise, Whistler s'intéresse aux façades et porches de palais décatis et révèle la poésie de ces lieux rarement représentés. Dans Le Porche, il joue du contraste entre une façade richement ornée et l'intérieur obscur et simple où s'aperçoit l'atelier d'un fabricant de chaises. Le peintre a animé le premier plan d'une silhouette de jeune fille qui apporte une touche de lumière au centre de la composition. Cette gravure est caractéristique du style de Whistler qui varie les traits longs ou courts, précis ou tremblés, et les types de hachures, parallèles ou croisées, supprimant même parfois les contours des objets pour n'en garder que les ombres.

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

- Le Cimetière : Venise, 1879, Pastel et traces de dessin au crayon graphite sur
papier teinté brun
- Canal vénitien, 1880,  Craie noir et pastel sur papier teinté brun
Nocturne: Venise, 1880, Pastel sur papier teinté brun

À Venise, Whistler travaille sur le motif malgré le froid de l'hiver, sa boite de pastels ou sa plaque de cuivre et son stylet de graveur en poche. À la recherche de visions nouvelles de la ville, il s'aventure sur les petits canaux où se trouvent des façades décaties et des cours secrètes, loin des clichés touristiques. Il multiplie les points de vue en dessinant depuis une gondole, tel Le Cimetière, réalisé lors d'un déplacement vers l'ile de San Michele, ou d'une fenêtre, dans Canal vénitien.

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

Les Mendiants, La Traghetto, n°2, La Riva, n°1, 1880,  Eau-forte et pointe sèche sur papier vélin dans Venice, A Series of Twelve Etchings (First Venice Set)

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

Dans le fond de l'unique salle de cette exposition, trois grands portraits en pied, spécialité de l'artiste.

Arrangement en noir et or : comte Robert de Montesquiou-Fezensac, 1891-1892, huile sur toile

Ce portrait, l'un des derniers grands portraits réalisés par Whistler, représente Robert de Montesquiou-Fezensac, membre d'une grande famille aristocratique française, et flamboyant dandy homosexuel du Paris fin-de-siècle. Poète et esthète décadent, il inspire a Huysmans le personnage de Des Esseintes et à Proust celui du baron de Charlus. Fasciné par Whistler, Montesquiou lui commande un portrait qu'il veut unique et atemporel. Whistler le peint en habit de soirée, portant au bras un manteau en chinchilla appartenant à sa nièce la comtesse Greffulhe, fixant le spectateur. L'or mentionné dans le titre du tableau serait celui du cadre, qui contribue à l'harmonie générale de l'œuvre. Par sa luminosité, il tient à distance le modèle qui reste enveloppé d'une aura de mystère et dont seul le visage, la cravate blanche et le gant gris émergent véritablement de l'ombre.

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

Symphonie en couleur chair et rose: portrait de Mrs. Frances Leyland, 1871-1874, huile sur toile

Ce portrait est celui de l'épouse du riche armateur et amateur d'art de Liverpool Frederick Leyland, l'un des principaux mécènes de Whistler. Dans sa quête de perfection formelle, le peintre a choisi chaque élément du tableau : la décoration de la pièce (le salon de Whistler à Londres), la pose originale, de dos, avec le visage de profil, qui met en valeur la robe qu'il a lui-même dessinée. À l'opposé des silhouettes corsetées de la mode victorienne, l'artiste choisit une robe d'intérieur (tea gown) fluide et ample, en mousseline blanche et rose, parsemée de fleurs. A partir de la chevelure auburn et du ton de chair de la jeune femme, l'artiste compose une «Symphonie en couleur chair et rose » rehaussée par des tons de blancs, de gris et quelques touches de vert.

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

Arrangement en brun et noir: portrait de Miss Rosa Corder, 1876-1878, huile sur toile

Avec ce portrait de la peintre anglaise Rosa Corder, Whistler prolonge ses recherches sur les « Arrangements en noir » débutés avec le portrait de sa mère. La palette est réduite aux bruns, aux noirs avec quelques touches de rose et de blanc. Le modèle est vêtu d'un ensemble de jour à la mode proche d'une tenue d'amazone, dont la sobriété et la monochromie plaisent à Whistler. Perfectionniste, l'artiste épuise par quarante séances de pose la jeune femme qui, après plusieurs malaises, ne revient à l'atelier que sur ses supplications. La critique est enthousiaste lors de l'exposition du tableau à Londres en 1879 ; elle y voit un «grand morceau d'exécution digne de Velázquez ».

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

Sur l'autre mur latéral, on retrouve le reste des estampes de la série des douze du First Venice Set. À la fin des années 1870, Whistler est ruiné par un procès retentissant engagé contre le critique Ruskin, qui l'avait qualifié d'escroc. Il perd aussi le soutien de son mécène Leyland, avec qui il s'est querellé. La commande par la Fine Art Society d'une série d'eaux fortes de Venise vient à point nommé et lui permet de séjourner dans la cité des doges de septembre 1879 à novembre 1880. Il en revient chargé de quelques peintures, d'une centaine de pastels et de près de cinquante estampes.

Le Mât, Le Petit Mât, La Piazzetta, 1880, Eau-forte et pointe sèche sur papier vélin dans Venice, A Series of Twelve Etchings (First Venice Set)

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

Nocturne, La Petite Lagune, La Petite Venise, 1880, eau-forte et pointe sèche sur papier vélin dans Venice, A Series of Twelve Etchingsc(First Venice Set)

Dans le domaine de la gravure, Whistler se montre particulièrement novateur dans son emploi d'encres de surface. Laissant sur certaines zones, voire sur la totalité de la plaque, une fine couche d'encre, il fait apparaître des zones ombrées, des reflets, des effets de crépuscule ou de nuit, comme dans Nocturne. eau-forte dont on connait des variantes, parfois très obscurément encrées. Qualifiée d'impure ou de trop picturale par certains graveurs ou critiques du temps, cette technique héritée de Rembrandt est également prisée par Edgar Degas.

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

Une dernière œuvre de la collection Frick :

Symphonie en gris et vert : l'Océan, 1866, huile sur toile

Lors de la guerre de 1866 entre le Chili et l'Espagne, Whistler fait un incroyable voyage, participant à une expédition à Valparaiso planifiée par d'anciens soldats américains confédérés (dont son propre frère), pour vendre des torpilles aux chiliens. Le projet avorte, mais l'artiste reste à Valparaiso d'où il ramène une série de marines qui ne laissent rien deviner du bombardement de la ville par les Espagnols, dont il a été témoin. Whistler réduit la composition en grandes zones colorées simplement animées par une jetée, quelques vagues et la discrète silhouette de navires tournés vers l'horizon.
 

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

Terminons avec, en regard, les trois œuvres de Whistler détenues par le musée d'Orsay. Au XIXe siècle, l'art américain est largement ignoré des collectionneurs et des musées français. En 1891 quelques personnalités influentes proches de Whistler, dont le poète Mallarmé, œuvrent à ce que l'une de ses toiles entre au musée du Luxembourg à Paris (« musée des artistes vivants »). Whistler est alors âgé d'une cinquantaine d'années et, espérant voir un jour une de ses œuvres au Louvre, accepte de vendre pour une somme modeste l'Arrangement en gris et noir n°1, qu'il considère comme son chef-d'œuvre. Il s'agit d'une des premières peintures américaines acquises par l'Etat, et sans nul doute de la plus importante. En 1909, L'homme à la pipe est légué au musée du Luxembourg, et en 1995 les musées nationaux font l'achat de Variations en violet et vert.

Arrangement en gris et noir ou Portrait de ma mère, dit aussi Arrangement en gris et noir no1 : portrait de la mère de l'artiste, 1871, huile sur toile

Anna McNeill a 67 ans lorsqu'elle pose pour ce portrait. Veuve, elle s'est installée chez son fils à Londres. Elle s'occupe de la maison, se passionne pour son art et tente aussi de lui faire adopter une vie plus chrétienne. Dans une lettre à sa sœur, Anna McNeill dit avoir occupé ses séances de pose à prier. Whistler représente sa mère dans son atelier, simplement décoré d'un textile japonais et de quelques-unes de ses gravures. Il supprime tout détail narratif ou sentimental. Renouant avec l'austérité des portraits hollandais et espagnols du XVII siècle, et regardant aussi du côté de Fantin-Latour et de Manet, il réduit sa palette à une austère harmonie de tons noirs, gris et blancs tout juste rehaussée des tons de chairs. Réduit à quelques lignes, formes et couleurs, le tableau proclame la supériorité des éléments plastiques de l'œuvre sur le sujet. C'est dans cet esprit que Whistler expose pour la première fois le tableau sous le titre abstrait Arrangement en
gris et noir
en 1872.
 

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

Tête de vieux fumant une pipe dit aussi L'Homme à la pipe, vers 1859, huile sur toile

Arrivé à Paris en 1855, à vingt-et-un ans, Whistler apprend le dessin et la peinture dans l'atelier du peintre académique Charles Gleyre, mais il trouve ses véritables maîtres parmi les peintres flamands et hollandais du XVIIe siècle vus au Louvre, et auprès de Courbet et des « réalistes » français. On décèle ces influences dans cette « trogne » d'un colporteur rencontré aux Halles qui est aussi l'une des premières peintures connues de l'artiste qui pratiquait alors surtout la gravure. Whistler finit par prendre ses distances avec le réalisme et rejette même à partir de 1867 toute influence de Courbet sur son art.

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay

et enfin

Variations en violet et vert, 1871, huile sur toile

Au début des années 1870, Whistler renoue avec l'inspiration de ses paysages chiliens (voir Symphonie en gris et vert: l'Océan), en peignant un ensemble de vues de la Tamise, à partir d'esquisses faites lors de ses excursions nocturnes où de mémoire. Ces peintures seront très critiquées lors de leur première présentation à Londres en 1872, puis à Paris l'année suivante.

James Whistler (1834-1903) : Chefs d'œuvre de la collection Frick à Orsay
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