Animal !? - l'exposition du Fonds Leclerc à Landerneau (I/II)
Nous renouons dans ce billet avec les expositions estivales du Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la culture, installé dans l'ancien couvent des Capucins à Landerneau. (voir pour la dernière nos billets du 24 août et du 31 août 2024.). Il s'agit cette fois d'une exposition "à thème", ainsi présentée par les organisateurs :
L'animal peuple l'imaginaire des artistes depuis les débuts de l'humanité. Il apparaît dès l'art pariétal et traverse les siècles jusqu'à nos jours avec la même importance. Les artistes l'ont fantasmé, idéalisé, caricaturé, humanisé, hybridé, s'aventurant à la lisière de ce qui sépare l'espèce humaine des autres animaux. Depuis toujours, cette frontière fascine et trouble les artistes. Au cœur de notre quotidien, l'animal agit comme un révélateur de notre rapport ambigu avec le vivant, oscillant entre admiration, crainte et projections. À la fois miroir de nos instincts et figure de l'altérité, il incarne nos désirs, nos peurs et nos interrogations face à ce qui nous lie - et nous distingue - dans le règne animal. Le rôle des animaux est déterminant. Au tournant des grandes révolutions esthétiques, ils s'imposent comme un marqueur des avant-gardes. Et sont, à chaque époque, le vecteur d'innovations formelles et conceptuelles. Mais qui sont-ils ? Et qui sommes-nous?
Comme cette introduction, les intitulés du parcours peuvent sembler parfois grandiloquents.
I. Entre nature et culture
L'Eden et après ?
Le récit biblique du jardin d'Éden illustre l'idéal d'harmonie, un monde sans prédation ni domination où l'humain cohabite pacifiquement avec les autres êtres vivants. Pourtant, ce mythe fondateur repose sur une idée reçue : celle d'un paradis originel, opposé à une civilisation qui, en s'éloignant de cet état initial, aurait domestiqué le supposé chaos du monde sauvage. Car, dans l'imaginaire occidental, la nature primitive est souvent perçue comme un espace régi par la violence, où seules la puissance et la loi du plus fort s'imposeraient. Face à cette vision, la civilisation apparaît comme un rempart, un cadre structurant qui canaliserait les instincts primaires et garantirait l'ordre.
Alexandre-François Desportes : Combat d'animaux, avant 1739, huile sur toile
Peintre officiel des chasses royales, Alexandre-François Desportes (1661-1743) est célèbre pour ses scènes animalières où s'exprime son talent d'observateur du vivant.
Sophie Ristelhueber (née en 1949) : Sans titre, 2025 (Beyrouth, photographies, 1984 - What the Fuck #4, 2024 - Thuel, 2016), tirages argentiques et numériques
Louise Bourgeois (1911-2010) : Nature Study, 1984, porcelaine (Sèvres, manufacture nationale)
Chéri Chérin (né en 1955) : Cohabitation et réconciliation, 2018, acrylique sur toile
Marco Del Re (1950-2019) :
Sans titre, 1995 ,tempera à l'œuf sur Kraft
Sans titre, 1995 ,tempera à l'œuf sur Kraft
Os gravé figurant un homme à tête d'oiseau tenant un poisson, dit La pêche miraculeuse, magdalénien (entre -20 500 et -13 000 ans environ), os d'omoplate, abris de Laugerie-Basse aux Eyzies le Tayac (Dordogne)
Löwenmensch [homme-lion], environ 40000 av. JC., réplique d'une figure homme-lion sculptée dans une défense de mammouth
Abraham Poincheval (né en 1972) : L'Homme Lion, 2020, dessin sur feuilles d'or et d'argent contrecollées sur carton
Henri Matisse (1869-1954) : Intérieur, Bocal de poissons rouges, 1914, huile sur toile
Jean Metzinger (1883-1956) : Paysage coloré aux oiseaux aquatiques, 1907-1908, huile sur toile
Petrit Halilaj & Álvaro Urbano (nés en 1983 et 1986) : A Theory of Racoon Aesthetics [Une théorie de l'esthétique du raton laveur], 2024, poudre de fusain sur toile brute, bois
L'enfant sauvage
L'« enfant sauvage », décrit comme coupé de la civilisation, est fréquemment comparé à une bête. Il symbolise l'innocence primitive autant que la peur de l'altérité. En raison de ses comportements instinctifs, refusant à dessein ou malgré lui de se conformer aux règles de la société, il se trouve exclu de la communauté des humains. La différence, sous toutes ses formes, entraîne alors les pires discriminations, à l'instar de ces « curiosités humaines » exhibées comme des animaux de zoo dans les foires, et traitées comme des objets de fascination ou de terreur. Elles révèlent les difficultés pour la société d'accepter l'autre avec ses particularités, sans l'animaliser.
Charles Fréger (né en 1975) : Babugeri, Bansko, Bulgarie, Série Wilder Mann (depuis 2010), tirage pigmentaire sur papier
John Buscema (1927-2002) : Couverture pour Tarzan annual n°2, 1978, encre et crayon graphite sur papier
Tarzan apparaît pour la première fois dans le roman Tarzan of the Apes publié en 1912. L'histoire raconte l'adoption du jeune Tarzan par une tribu de gorilles après la mort de ses parents.
Yanaki Herrera (artiste chilien) : O prego / The nail, 2025, acrylique et laiton bruni sur oratoire en bois
Birgit Jürgenssen (1949-2003) : Sans titre, 1978, crayon à papier et crayon de couleur
Marie Bovo (née en 1967) : Mi ange mi bête, 2024, aquarelle sur papier
Ulisse Aldrovandi (1522-1605) : Monstrorum Historia, 1642
Généalogie de la violence
Au cours de l'histoire, des cultures ont considéré les animaux comme des représentations de divinités sur Terre, mais de nombreuses sociétés les ont vus comme des êtres inférieurs, subordonnés à l'humain. Cette hiérarchisation de la vie animale a conduit à de multiples formes de violence. En renversant le sujet et en situant l'humain à la place habituelle de l'animal, les artistes nous interpellent.
Alberto Giacometti (1901-1966) : Femme égorgée, 1932, bronze
Cette sculpture représente un corps féminin supplicié : jambes écartées, côtes ouvertes et décharnées, presque acéphale, la figure semble traversée d'un dernier spasme entre agonie et extase.
Oleg Kulik (né en 1961) : Mad Dog, 1994, photographie noir et blanc
VALIE EXPORT (née en 1940) : Aus der Mappe der Hundigkeit [From the Underdog File], 1968, photographie noir et blanc
Maître de la Fertilité de l'œuf (attribué à) : Gnomes et grotesques, XVIIe siècle, huile sur toile
Necla Rüzgar (née en 1972) : Survival Skill II, 2012, technique mixte sur papier
Chaïm Soutine (1893-1943) : Le Bœuf écorché, 1925, huile sur toile
Marc Chagall (1887-1985) : Le Bœuf ou Le Bœuf écorché, 1929-1935, huile et gouache sur carton
Douglas Gordon (né en 1966) : Sleep [Sommeil], 2016, bronze, moulage taille réelle de la main
de l'artiste, mouches des archives du Muséum d'Histoire naturelle de 1966
Francisco de Goya (1746-1828) : Cannibales dépeçant leurs victimes, vers 1800, huile sur bois
Cette toile fait partie d'une série d'études sur l'anthropophagie, un sujet qui fascinait et terrifiait
à la fois les Européens du XVIIIe et du début du XIXe siècle.
Aux origines du racisme
Diffusée d'abord pendant l'Antiquité et reprise au XVIIIe siècle, la théorie de la physiognomonie prétend établir des correspondances entre apparence et tempérament. Influencées par les classifications du vivant, ces doctrines ont conduit à comparer des individus à des animaux, alimentant l'idée d'une hiérarchie entre les groupes humains. Ces représentations ont servi à justifier l'esclavage, la colonisation et les discriminations. Caricatures et discours pseudoscientifiques entretiennent ces stéréotypes jusque dans la criminologie du XIXe siècle. La science a réfuté ces théories, même si leurs effets perdurent dans les préjugés et certains schémas culturels.
Lucien Métivet (1863-1932) : Dessins de Charles Le Brun La Physionomie humaine comparée à la physionomie des animaux, Édition H. Laurens, Paris, 1917
Charles Le Brun (1619-1690), premier peintre du roi Louis XIV, a consacré une série d'études au rapport entre les traits humains et ceux des animaux. Dans sa Physionomie, il cherche à démontrer que l'âme et le tempérament d'un individu transparaissent dans son apparence. Inspiré par la physiognomonie antique et les théories de Descartes sur les passions, il établit des correspondances visuelles entre le visage humain et différentes espèces animales.
Gilles Aillaud (1928-2005) : Grille n°2, août 1964, huile sur toile (voir notre billet du 30 décembre 2023)
Mona Hatoum (née en 1952) : Sans titre (Athens cage), 2019, bois, fil de fer, boules de cheveux, plastique et verre
Gloria Friedmann (née en 1950) : Congo/Gloria, 2003/1962, copie de peinture sur toile réalisée par le chimpanzé Congo sous la direction du zoologiste Desmond Morris.
Bertrand Lavier (né en 1949) : Gravure d'après Raymond de La Nézière, 2020, impression numérique pigmentaire sur papier
Lolo l'âne, dit Joachim-Raphaël Boronali : Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique, 1910, huile sur toile
Edgar Degas (1834-1917) :
Danseuse habillée au repos, entre 1890 et 1911, statuette en bronze patiné
Danseuse au repos, les mains sur les reins, jambe droite en avant, 1885-1890, bronze patiné
La Petite Danseuse de quatorze ans, entre 1879-1881, bronze patiné, tutu en tulle, ruban de satin, socle en bois
La Petite Danseuse de quatorze ans suscite un scandale lorsqu'elle est exposée pour la première fois en 1881 au Salon des Indépendants. Contrairement aux sculptures académiques idéalisées, Edgar Degas présente une figure réaliste et troublante dont la pose tendue reflète l'effort et la discipline du corps. La critique est virulente. Loin d'y voir un hommage à la grâce des ballerines de l'Opéra, certains commentateurs dénoncent une représentation crue, presque animale. Le critique Joris-Karl Huysmans parle d'une « guenon en tutu ».
Jean-Baptiste Siméon Chardin (1699-1779) : Le Singe peintre, vers 1740, huile sur toile
Dans Le Singe peintre, Jean-Baptiste Siméon Chardin s'inscrit dans la tradition des « singeries », un genre très en vogue au XVIIIe siècle, où des singes imitent les comportements humains. Ici, un singe vêtu d'un habit d'artiste est représenté en train de peindre, pastichant la figure du peintre académique dont l'obsession serait la mimesis : l'imitation parfaite de la nature. Cette œuvre illustre une critique subtile de l'imitation en art et de la vanité des artistes.
Jean-Baptiste Deshays (1729-1765) : Le Singe peintre, XVIII siècle, huile sur toile
Et pour clore cette première partie, une section aux oeuvres très nombreuses :
L'animal de compagnie
Longtemps traités comme des accessoires symboliques ou allégoriques, le chien et le chat font l'objet d'un basculement, passant de sujets animaliers à modèles. Dans la peinture classique, ces animaux apparaissent souvent en compagnons fidèles ou en figures morales: le chien incarne la loyauté, tandis que le chat évoque l'indépendance ou la ruse. Au XIXe siècle, avec le développement du portrait bourgeois et la place croissante des animaux dans la sphère intime, les artistes commencent à peindre chien et chat comme des individus à part entière. Cette évolution s'observe dans les portraits commandés par leurs humains, où l'animal est le sujet principal, avec une attention particulière portée à son expression, sa posture et son caractère.
Anonyme (École des Pays-Bas du Sud) : Portrait de femme dite « la dame aux chiens », XVIIe siècle, huile sur toile
Ce portrait anonyme, peint vers 1620, représente Doña Juana de Lunar, dame d'honneur de l'Infante Isabelle-Claire-Eugénie, gouvernante des Pays-Bas espagnols. Élégamment vêtue, elle est entourée d'une foule de petits chiens dont les roms sont inscrits sous leur représentation, soulignant leur importance.
Pierre Bonnard (1867-1947) : Intérieur ou La Femme au chien, vers 1920, huile sur toile
Martin Parr (né en 1952) : Nice, France, 2015, photographie
Ernest Ange Duez (1843-1896) : Panneau de diptyque « Splendeur », 1874, huile sur toile
Léonard Tsuguharu Foujita (1886-1968) : Portrait de Suzy Solidor, 1927, huile sur toile
Marie Laurencin (1883-1956) : Portrait de Jeanne Dubost, née Bénard, 1922, huile sur toile
Françoise Pétrovitch (née en 1964) : Chiens de faïence, 2019, lavis d'encre sur papier (voir notre billet du 11 décembre 2021)
François-André Vincent (1746-1816) : Portrait de Diane, Levrette de Bergeret, 1774, huile sur toile
Space Dogs (à partir de 1957) , objets commémoratifs, collection Martin Parr
Martin Parr, photographe et collectionneur, s'intéresse aux objets du quotidien et aux icônes populaires. Parmi ses collections figure une série de memorabilia dédiés à Laika, la célèbre chienne soviétique envoyée dans l'espace en 1957 à bord de Spoutnik 2.
Laura Henno (née en 1976) : Kamel et sa meute, Mayotte, 2022, photographie à tirage pigmentaire
Lucian Freud (1922-2011) : David and Eli, 2003-2004, huile sur toile
Dans David and Eli, Lucian Freud capture avec intensité l'intimité partagée entre David Dawson, son assistant et ami proche, et Eli, son lévrier.
Joan Miró (1893-1983) :
Femme Chien, 1972, bronze
Le Chien, 1974, bronze
Alberto Giacometti : Le Chien, 1951, bronze
Giacometti réalise probablement son autoportrait à travers ce chien au corps efflanqué, la tête basse, avançant d'un pas lent et lourd. L'animal errant, mélancolique, traduit une impression de solitude et d'abandon. Selon Giacometti, l'idée de sculpter un chien lui est venue une nuit en marchant dans les rues de Paris, se sentant lui-même comme une créature errante. Proche de Pablo Picasso, il s'inspire de son lévrier afghan.
Vladimir Veličković (1935-2019) : Chien Fig. XXVIII, variation sur le thème d'un autoportrait, 1973, huile sur toile
Momie antique d'un chat, Époque romaine, Égypte
Incrustation du dieu Anubis Canidé, VIIe-Ier siècle avant J.-C., Égypte, pâte de verre bleu violacé
Amulette du dieu Thot à tête d'ibis, VIIe-IVe siècle avant J.-C., Égypte, faïence
Amulette du dieu Râ-Horaknty à tête de faucon, VII-IVe siècle avant J.-C., Égypte, faïence
Dans l'Égypte antique, la mort n'était pas une fin, mais un passage vers l'au-delà, aussi bien pour les humains que pour les animaux. Chiens, chats, singes ou encore oiseaux étaient souvent considérés comme des membres à part entière du foyer. Lorsqu'ils mouraient, ils pouvaient bénéficier des mêmes rituels funéraires que leurs propriétaires: momification, offrandes et sépultures dédiées.
Sophie Calle (née en 1953) : Maternité / Motherhood, 2018, photographie couleur, texte, cadres bois
Birgit Jürgenssen : Sans titre (Olga), 1979, SX 70 Polaroid
Un mur entier de portraits d'animaux familiers, parmi lesquels :
Ida Tursic & Wilfried Mille (nés en 1974) : Dog'n Roll, 2021, huile sur bois sur roues
Jean Dubuffet (1901-1985) : Chien (profil à gauche), 26 mars 1973, marker sur papier
Léonard Tsuguharu Foujita : Chats, 1963, huile sur toile
Annael Shavit : Teckel, 2024, huile et acrylique sur toile
Francis Picabia (1879-1953) : Tête de Chien, 1938, aquarelle et crayon sur papier
Suzanne Valadon (1865-1938) : Raminou sur son coussin bleu, 1919, huile sur toile
Henri Rousseau dit Le Douanier (1844-1910) :
Chien couché sur son coussin, 1890, huile sur bois
Chat couché sur son coussin, 1890, huile sur toile
Rosa Bonheur (1822-1899) : Tête de chien, XIXe siècle, huile sur toile
Maria Lassnig (1919-2014) : Hundeselbstportrait [Autoportrait au chien], 1965, huile sur toile
et devant ce mur de toiles, deux statues :
Joana Vasconcelos (née en 1971) : Primrose , 2025, faïence Rafael Bordalo Pinheiro peinte avec une glaçure céramique, et crochet en dentelle des Açores. (voir notre billet du 10 février 2019)
Caroline Mesquita (née en 1989) : Le Félin, 2024, laiton patiné
Nous terminerons la visite de cette exposition dans un prochain billet.