Animal !? - l'exposition du Fonds Leclerc à Landerneau (II/II)
Nous poursuivons dans ce billet le parcours de l'exposition Animal !? présentée par le Fonds Hélène et Édouard Leclerc pour la culture (voir notre billet du 26 juillet dernier.
II. L'autre de l'humain
Pour accéder à cette deuxième partie, un passage sous une installation très pittoresque d'Annette Messager (née en 1943) : Eux et nous, nous et eux, 2000, animaux naturalisés, peluches, miroirs.
Dans cette installation créée en 2000 pour l'exposition La Beauté au Palais des Papes à Avignon, Annette Messager compose un bestiaire chimérique, mêlant corps d'animaux naturalisés et têtes de peluches, installés sur des miroirs. Cette œuvre explore les frontières entre l'humain et l'animal, le vivant et l'inanimé, le réel et l'illusion, le monde des adultes et celui des enfants.
La rencontre
L'animal sauvage suscite autant l'admiration que l'inquiétude. Il incarne une puissance indomptable, une altérité radicale qui provoque un mélange de crainte et de désir. Cette relation ambivalente trouve un écho dans l'un des mythes les plus universels: celui de la rencontre entre l'humain et la bête, oscillant entre répulsion et attraction. L'un cherche à dompter l'autre, mais aussi à l'apprivoiser, à la comprendre, voire à fusionner avec elle. L'art, en mettant en scène cette relation, explore les pulsions que l'humain projette sur l'animal, miroir de ses propres contradictions.
Marina Abramović (née en 1946) : Portrait with Scorpion (Open Eyes), 2005, tirage argentique
Art Orienté Objet (duo artistique créé en 1991 à Paris et composé de Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin) : Félinanthropie, 2007, photo analogique, tirage argentique
Pierre Klossowski (1905-2001) : Diane et Actéon, 1991-92, bronze polychrome
Huang Yong Ping (1954-2019) : Chevalier du XXIe siècle empaillé, 2019, taxidermie de lion, fibre de verre, vêtements, accessoires, livre
Cette sculpture de Huang Yong Ping - étrangement prophétique - est la dernière œuvre de l'artiste dont le corps sans visage - moulé en Chine un mois avant son décès - chevauche un lion de cirque, mort de vieillesse à Paris. Il tient dans sa main un exemplaire de La République de Platon, un texte fondateur de la philosophie politique occidentale, décrivant l'organisation d'une cité idéale. Le lion, symbole de pouvoir et de puissance, est rendu ici à l'état d'animal domestiqué quand le chevalier sans visage rappelle la dissolution de l'individu face aux systèmes politiques et idéologiques en figures interchangeables.
Camille Henrot (née en 1978) : Draft (Série Tropics of Love), 2014, encre de Chine sur papier
Max Ernst (1891-1976) : Une Semaine de bonté ou Les sept éléments capitaux Volume 4, 1934, Éditions Jeanne Bucher
Edi Dubien (né en 1963) : Sans titre, 2024, aquarelle et crayon sur papier
Centaure et Minotaure - De sangs mêlés
À la lisière entre mondes humain et animal, centaures et Minotaure incarnent les tensions entre civilisation et sauvagerie. Leur corps hybride raconte un héritage de sangs mêlés qui les condamne à l'errance ou à la tragédie. Les centaures, mi-hommes, mi-chevaux, indomptables pour certains, porteurs de sagesse pour d'autres, sont tour à tour alliés ou ennemis des hommes, leur rappelant la puissance incontrôlable de la nature. Le Minotaure est, lui, une créature unique, enfermée dans le labyrinthe de Dédale. Monstre et victime, il symbolise l'exclusion et le désordre que la société cherche à contenir. Ces figures puissantes et ambivalentes nous interrogent: que reste t-il d'animal en l'homme?
Au milieu de cette section, Antoine Bourdelle (1861-1929) : Centaure Mourant, 1914, bronze
Le centaure, le torse rejeté en arrière, semble basculer dans l'agonie, son visage tordu de douleur. Le contraste entre la musculature vigoureuse et l'affaissement du corps accentue la sensation de lutte intérieure et de chute inévitable. Le centaure devient ici un double du sculpteur, incarnant à la fois la puissance créatrice et la lutte contre la matière.
Vassily Kandinsky (1866-1944) : Improvisation XIV, 1910, huile sur toile
Franz Marc (1880-1916) : Zwei Kühe mit aufgehender Sonne [Deux vaches avec soleil levant], 1912, crayon sur papier
Gustave Moreau (1826-1898) : Centaures, non daté, huile sur toile
Traditionnellement représentés dans la mythologie grecque comme des êtres sauvages, les centaures chez Moreau sont armés de lyres, ou autres instruments de musique. Ils incarnent la dualité propre à ces créatures mythologiques: la tension entre l'instinct animal et l'aspiration à l'art, la sagesse ou l'harmonie.
Auguste Rodin (1840-1917) : La Centauresse, 1901-1904, marbre
Leonora Carrington (1917-2011) : La Hija del Minotauro [La Fille du Minotaure], 2010, bronze
Art Orienté Objet : May the Horse Live in Me, 2011, photo analogique, tirage argentique et accessoires
Pablo Picasso (1881-1973) :
La Minotauromachie, 1935, eau forte, grattoir et burin sur cuivre imprimé sur papier
Minotaure et femme faisant l'amour, 1933, eau-forte sur papier
Profil de Marie-Thérèse en abîme, jeune homme au masque de minotaure et vieux barbu aux oreilles d'âne, 1934, eau-forte sur papier
Minotaure et jeune femme enlacés rêvant sous une fenêtre, 1933, eau-forte sur papier
Le Repos du Minotaure : champagne et amante, 1933, eau-forte sur papier
Monstres et merveilles
Des Métamorphoses d'Ovide aux grotesques de la Renaissance, jusqu'aux spéculations du transhumanisme contemporain, l'hybridité interroge la malléabilité du vivant et la porosité entre les espèces. Avec les grotesques, ces figures fantastiques issues de l'imaginaire, les artistes explorent les frontières entre le naturel et le surnaturel, le beau et le monstrueux, défiant les normes esthétiques. L'hybridation est à la fois l'occasion d'une exploration formelle et un prisme à travers lequel l'humanité interroge sa propre nature d'être animal, en symbiose avec d'autres espèces.
Wifredo Lam (1902-1982) : La Fiancée de Kiriwina, 1949, huile sur toile
André Masson (1896-1987) : L'Homme-mort, 1926, huile sur toile
Giuseppe Arcimboldo (suiveur) : Allégorie de l'Eau, 1568, huile sur toile
Arcimboldo (1527-1593), peintre maniériste italien, est célèbre pour ses portraits allégoriques composés d'éléments naturels (fruits, légumes, objets ou ici animaux).
Gérard Garouste (né en 1946) : La Danse et les Pies (Les Cinq Points de l'Âme), 2013, huile sur toile
(voir nos billets du 1er octobre et du 8 octobre 2022)
Meret Oppenheim (1913-1985) : L'Écureuil, 1960, assemblage de verre, polyuréthane, queue de fourrure
Charles Fréger (né en 1975) : Dondolaši, Grobnick, Croatie, Série Wilder Mann (depuis 2010), tirage pigmentaire sur papier
Alexander Calder (1898-1976) : Curved beast, 1970, stabile-mobile en métal peint
Rithika Merchant (née en 1986) : Sun Feeders, 2021, gouache, aquarelle et encre sur papier
Marc Chagall (1887-1985) :
Femme-peintre animal, vers 1945-1947, encre sur papier
Doubles profils clown-animaux sur les toits, vers 1957, pastel et encre de Chine sur papier
Entre les deux animaux, vers 1947, encre de Chine et encre bleue sur papier
Étude pour Le songe d'une nuit d'été, 1938, gouache et graphite sur papier
Homme à la tête d'âne pour Suite provinciale de Gustave Coquiot 1927, encre sépia sur papier
Une section est consacrée au mouvement CoBrA (acronyme de « Copenhague, Bruxelles, Amsterdam », du nom des villes de résidence de la plupart des membres fondateurs). Peut-être à cause de son nom d'animal ??
Karel Appel (1921-2006) : Exodus n° 1, 1951, huile, gouache, crayons de couleur et collage de papiers découpés marouflés sur toile
Sonja Ferlov Mancoba (1911-1984) : Stille vækst [Croissance silencieuse], 1962, bronze
Constant Nieuwenhuys (1920-2005) : Satyr, 1948, huile sur toile
Asger Jorn (1914-1973) : Le Cocuisinier, 1962, huile sur toile sur un tableau préexistant, collée sur bois
Guillaume Corneille (1922-2010) : La Venue de l'oiseau, 1951, aquarelle et gouache sur papier
L'affiche (lithographie) de l'exposition CoBrA à la galerie Pierre Loeb en 1951 est due à Asger Jorn.
Léda et le cygne - Les ailes du désir
Pourquoi Zeus choisit-il de se transformer en cygne pour séduire Léda? Selon le mythe, Zeus, épris de Léda, reine de Sparte, prend l'apparence du majestueux animal pour l'approcher. De cette union, forcée ou consentie selon les versions, naît une lignée héroïque. Zeus est coutumier des métamorphoses animalières, il a déjà conquis Europe en se transformant en Taureau. Ici, il fait le choix d'un animal ambivalent, en apparence inoffensif, dont la blancheur évoque la pureté, mais qui peut se montrer possessif. Depuis l'Antiquité, ce mythe gréco-romain fascine les artistes par son ambiguïté, entre violence et sensualité, domination et abandon, désir et transgression, séduction et contrainte.
Leda e il cigno, 1587, réplique romaine d'un original hellénistique, marbre
Contrairement à d'autres versions plus idéalisées, cette interprétation se distingue par son caractère sensuel et ambigu, reflétant une approche plus directe du désir et de la tension entre consentement et soumission.
Constantin Brancusi (1876-1957) : Léda, 1920, bronze poli, coulé par Susse Fondeur, Paris
La sculpture de Constantin Brancusi revisite le mythe antique de Léda et le cygne à travers une approche minimaliste et abstraite, caractéristique de son langage sculptural. (cf notre billet du 11 mai 2024)
Cy Twombly (1928-2011) : Leda and The Swan, 1963, huile, mine de plomb et crayon sur toile (cf. notre billet du 9 avril 2017)
Jacqueline de Jong (1939-2024) : No Narrative, 2022, huile en stick sur papier canvas
Nina Childress (née en 1961) : Sex mit Schwan, 2009, huile sur toile
d'après Léonard de Vinci (1452-1519) : Léda et le Cygne, vers 1671, sanguine
Paul Véronèse (1528-1588) : Léda et le cygne, vers 1580, huile sur toile
Gustave Moreau : Léda, non daté, huile sur toile
Birgit Jürgenssen (1949-2003) : Nest [Nid], 1979, photographie noir et blanc sur papier baryté
Sarah Lucas (née en 1962) : Chicken Knickers, 1997, C-print
Ana Mendieta (1948-1985) : Blood and Feathers [Sang et Plumes], 1974, photographie
Rebecca Horn (1944-2024) : Die Kleine Siren [La Petite Sirène], 1990, plumes, moteur et tige métallique
Les métamorphoses d'Arachné
Tisseuse patiente, mère vigilante ou présence inquiétante tapie dans l'ombre, l'araignée incarne des forces contraires : création et destruction, protection et menace, habileté et malédiction. Depuis des siècles, les artistes s'emparent de son image pour explorer sa polysémie, entre mythes anciens et visions intimes. Dans l'imaginaire psychanalytique, elle incarne des forces archaïques. À la fois protectrice et dévorante, elle tisse des liens étroits avec l'inconscient : angoisse de castration ou toute-puissance maternelle capable d'étouffer l'individu dans sa toile affective.
Louise Bourgeois (1911-2010) : Spider, 1994, bronze, patine brune et au nitrate d'argent, granit
Spider est l'une des œuvres les plus emblématiques de Louise Bourgeois. Cette sculpture monumentale représente une araignée aux longues pattes élancées, abritant sous son abdomen un œuf en granit. À la fois protectrice et inquiétante, elle incarne l'ambivalence de la figure maternelle, thème central dans l'œuvre de l'artiste et hommage répété à sa mère, tisserande de métier, qui, comme l'araignée, réparait, protégeait et créait. Par sa dimension, Spider oscille entre bienveillance et menace, refuge et danger, explorant la complexité des liens maternels et des souvenirs d'enfance.
Elizabeth Jaeger (née en 1988) : Beetles, 2024, céramique et cuivre
Gustave Doré (1832-1883) : Virgile et Dante regardant la femme araignée, illustration de ''La Divine Comédie"
Odilon Redon (1840-1916) : L'Araignée souriante, 1887, lithographie (Fac-similé)
Alexander Calder : Araignée, 1947, fil de fer
Un bel ensemble de sculptures de Germaine Richier (1902-1959) (cf. notre billet du 6 mai 2023) :
La Mante (grande), 1946, bronze
Le Crapaud, 1940, bronze
La Fourmi, 1953, bronze
Le Griffu, 1951-1952, bronze
La Sauterelle (grande), 1955-1956, bronze
L'Araignée I, 1946, bronze, socle en bois
À la fin de l'exposition, dans la dernière pièce avant la sortie : Renaître
Pendant longtemps, l'humanité s'est considérée comme une espèce à part, une exception du règne animal. Pourtant, on sait désormais qu'il est un être vivant comme les autres, ni au-dessus, ni en dessous, mais à côté, coexistant avec ses congénères non humains. Nous partageons une communauté de destins, du seul fait que nous partageons la même terre; les actions de chacun ayant des conséquences pour les autres. Le temps est venu de repenser notre relation aux non- humains, de les regarder comme des sujets plutôt qu'en tant qu'objets. Quand Descartes définit l'humain par cette formule, « Je pense, donc je suis », Derrida répond: « L'animal que donc je suis. »
Kiki Smith (née en 1954) : Born, 2002, bronze
Une biche donne naissance à une femme adulte.
Kubra Khademi (née en 1989) : Sans titre (Série Birth Giving), 2020, gouache sur papier
La Louve de Rome allaitant Romulus et Remus, vers 1585-1600, marbre rouge antique, marbre blanc
Necla Rüzgar (née en 1972) : Innerfauna l, 2015, huile et acrylique sur toile