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Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

21 Février 2026 , Rédigé par japprendslechinois

Le Triptyque de Moulins de Jean Hey est l’un des chefs d’œuvre absolus de la peinture française à l’aube du XVIe siècle. Sa restauration (2022-2025), décidée et pilotée par la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) Auvergne-RhôneAlpes, conduite au Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) et réalisée par les restaurateurs de l’atelier Arcanes et de l’atelier Tournillon, est un événement considérable dans l’actualité patrimoniale en France. Il s’agit d’un moment crucial pour la connaissance de la peinture française autour de 1500 : les opérations ont révélé les couleurs éclatantes des trois panneaux qui le composent, depuis longtemps oubliées ; d’autre part, cette restauration, et les études approfondies menées au C2RMF qui l’accompagnent, engendrent de nouvelles interrogations quant aux expérimentations picturales du peintre Jean Hey, autrefois connu comme le « Maître de Moulins » avant son identification. Formé en Flandres, il est le plus génial artiste actif en France dans les dernières décennies du XVe siècle.

Commandé par le duc et la duchesse de Bourbon vers 1498 pour la collégiale (aujourd’hui cathédrale) de la ville de Moulins, le Triptyque y est demeuré depuis. Avant son retour à la cathédrale de Moulins, il est exposé au Louvre jusqu'au mois d'août 2026. La présence du Triptyque à Paris, où il n’avait plus été exposé depuis 1937, représente en effet la chance de le rapprocher des œuvres de Jean Hey conservées dans la capitale : cinq tableaux et un dessin au musée du Louvre, ainsi que la Vierge Bacri acquise en 2013 au musée de Cluny.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Le panneau central : La Vierge et l’Enfant dans une gloire, entourés d’anges
Inscription sur la banderole : « HEC EST ILLA DE QUA SACRA CANUNT EULOGIA, SOLE AMICTA, LUNAM HABENS SOB PEDIBUS, STELLIS MERUIT CORONARI DUODENIS » inspirée de l’Apocalypse, XII, 1. : « Voici celle que chantent les louanges sacrées. enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds, elle a mérité d’être couronnée de douze étoiles. ». Sur le montant bas du cadre : « P » et « A » noués par une ceinture sont les initiales et devise des ducs.
Alors qu’il était vu la plupart du temps fermé, la vision du Triptyque ouvert devait susciter une émotion extraordinaire. La Vierge surgit comme une apparition dans le ciel : elle est assise sur un siège curule, symbole de pouvoir. La couronne d’étoiles et la lune à ses pieds sont les attributs de la Vierge lorsqu’elle est présentée comme l’Immaculée Conception. Pour la magnifier plus encore, Jean Hey a voulu associer la préciosité palpable de l’or à la texture légère des cercles colorés, pour créer un halo divin, d’où émane la lumière.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Détail du centre du panneau

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Détails du côté gauche

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Détails du côté droit

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Le volet intérieur gauche : Pierre II de Bourbon en prière, accompagné par saint Pierre

Pierre II est vêtu de manière quasi royale, tandis que saint Pierre apparaît en pape, pour accentuer encore le prestige du duc. Ici, Pierre II de Bourbon veut exprimer sa foi, mais aussi clamer la grandeur de sa famille et sa souveraineté sur son duché, qu’il entend léguer à Suzanne, même s’il s’agit d’une fille. Ainsi l’Enfant Jésus au centre se tourne ostensiblement vers lui pour le bénir, comme pour reconnaître son importance.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Le volet intérieur droit : Anne de France accompagnée de sainte Anne, avec sa fille Suzanne de Bourbon, en prière

La duchesse et sa fille sont absorbées par leur vision de la Vierge : elles sont agenouillées sur de riches coussins brochés d’or, sous une chapelle de soie rayée. Tout en restant sur les volets, les figures des Bourbons apparaissent pleinement associées à la gloire de la Vierge.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Les grisailles

Lorsqu’ils avaient la fonction de retables, les triptyques étaient ouverts seulement pour certaines fêtes ; ainsi la plupart du temps dans les églises, les fidèles ne voyaient que les volets fermés. En Flandre et en France, leurs faces extérieures sont décorées sobrement, en « grisailles », et figurent souvent une Annonciation. Jean Hey est familier de cette pratique, qu’il reprend à Moulins : les grisailles devaient se fondre dans l’architecture de la collégiale.

Le volet extérieur gauche : La Vierge de l’Annonciation
Agenouillée dans un lieu qui évoque une église, Marie est surprise par l’Ange dans sa prière ; derrière elle, la branche de lys souligne sa pureté. La scène est surmontée d’un arc gothique, qui devait créer une continuité entre la peinture et l’architecture de la collégiale de Moulins où le triptyque se trouvait. Les ceintures sur les arcs devaient porter la devise des Bourbons : « Esperance », afin de rappeler, même lorsqu’on ne voyait pas les portraits, la présence des ducs.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Le volet extérieur droit : L’Ange de l’Annonciation

La restauration a permis de comprendre que Jean Hey n’a pas terminé ses grisailles, pour une raison qu’on ignore encore. On voit le dessin d’un plafond vouté à caissons, comme dans les édifices italiens de la Renaissance : le peintre a renoncé à ce projet, sans avoir le temps de le recouvrir totalement en peinture. Par ailleurs, certains des anges sont juste esquissés, d’autres plus aboutis ; les deux ceintures sur l’arc ne sont pas au même stade d’élaboration.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Dans la pièce sont rassemblées d'autres œuvres de Jean Hey. 

Anne de France, duchesse de Bourbon (1461-1522), présentée par saint Jean l'Évangéliste, peint sur bois (chêne), vers 1492
Volet droit d'un triptyque dont le centre est perdu; le panneau a été recoupé à droite et à gauche.
Portraitiste de talent, Jean Hey confère à la duchesse Anne une allure sévère, ici, comme sur le Triptyque de Moulins. Les mèches qui s'échappent de sa coiffe ou la fine lanière qui retient celle-ci dans le cou donnent un effet réaliste au portrait. Ce savoir-faire, très apprécié en France, était reconnu comme une spécialité des peintres flamands.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Pierre II de Bourbon (1439-1503), présenté par saint Pierre, peint sur bois (chêne) vers 14,92
Volet gauche d'un triptyque dont le centre est perdu.
Le duc en prière est sobrement, mais richement vêtu. Il se tient dans une galerie ouverte sur l'extérieur par un arc en « anse de panier ». Cette forme, alors « moderne », dit l'attention des Bourbons aux innovations architecturales. La balustrade est drapée d'une étoffe aux armes de la famille. Le paysage serein souligne la prospérité d'un duché bien gouverné ; prolongé jusque sur le volet droit, il montrait aux spectateurs de l'époque une vue familière.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Suzanne de Bourbon (1491-1521), peint sur bois (chêne), vers 1492
Fragment découpé, avant 1888, dans le volet figurant Anne de France pour en faire un petit tableau individuel; le fond est repeint en noir.
Ce portrait de Suzanne de Bourbon montre le talent unique de Jean Hey pour peindre les enfants. Il saisit avec sensibilité le contraste entre les joues rebondies et les mains potelées de cette toute petite fille et sa pose sérieuse : seule enfant du couple ducal, sa présence, ici comme sur le Triptyque de Moulins, doit affirmer la transmission héréditaire du duché de Bourbon.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Madeleine de Bourgogne (?) présentée par sainte Madeleine, peint sur bois (chêne), vers 1490-1495
Volet gauche d'un diptyque ou triptyque
Le portrait de la dame en prière semble d'autant plus réaliste qu'il contraste avec la figure idéalisée de sa sainte patronne. Son pendentif est un briquet, emblème de Philippe le Bon (1396-1467), duc de Bourgogne  : ce signe suggère qu'elle est Madeleine de Bourgogne, sa fille, qui vivait à la cour de Moulins. A sa droite, sur un panneau perdu, devait être représentée sa vision pieuse, peut-être la Vierge et l'Enfant.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Vierge allaitant l'Enfant entourée d'anges en prière, dite Vierge Bacri, huile sur bois, 1490-1500
La Vierge Marie a dégrafé sa robe et entrouvert sa chemise pour donner le sein à Jésus, qui suce son pouce et a posé sa main sur le doigt de sa mère dans un geste inconscient de nouveau-né. Jean Hey donne ici à voir la dimension tout humaine du lien de Marie à son fils. Ce thème et les petites dimensions du tableau indiquent qu'il devait être destiné à accompagner la prière intime d'un homme ou d'une femme.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Tête de jeune femme, vue de profil vers la gauche, plume et encre brune, vers 1480-1500
L'attribution de ce dessin à Jean Hey tient au type de profil féminin qu'on retrouve dans ses peintures: le front haut, la paupière bombée, le nez délicat. Cette manière d'interrompre une ligne de contour, par exemple sur la coiffe, se retrouve dans les dessins « sous-jacents » du Triptyque de Moulins, c'est-à-dire dans les dessins situés sous la couche de peinture et visibles grâce à la technologie infrarouge.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Outre ces œuvres de Jean Hey, l'exposition présente quelques dessins de l'entourage de Roger Van Der Weyden (1399-1464, actif surtout à Bruxelles). Les motifs élaborés par ce peintre ont en effet marqué l'imaginaire des artistes flamands de la seconde moitié du 15e siècle, dont Jean Hey.

Deux anges portant une couronne, pierre noire, plume et encre brune, vers 1460-1480Sur ce dessin, les drapés des robes des anges accompagnent le mouvement des corps en vol et confèrent aux figures leur vivacité et leur grâce. On décèle le souvenir de modèles similaires pour les anges couronnant la Vierge du Triptyque de Moulins.

Tête de la Vierge, pointe d'argent, vers 1450-1460
Ce dessin évoque les œuvres que Jean Hey a pu voir dans sa jeunesse et qui ont pu inspirer la manière dont il représente la Vierge, dotée d'un même grand front, les sourcils fins et hauts et un même mouvement délicat de la tête.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Terminons avec un autre tryptique, présenté également dans la salle, œuvre de Gérard David (né à Oudewater (Pays-Bas) vers 1455, mort à Bruges en 1523) :

Triptyque Sedano
Jean de Sedano et un fils présentés par saint Jean-Baptiste (volet gauche) ; son épouse (patronyme inconnu) présentée par saint Jean l'Evangéliste (volet droit) ; la Vierge et l'Enfant entourés d'anges (au centre)
Peint sur bois (chêne), vers 1490-1500
Cadre d'origine

À la fin du 15° siècle, Gérard David perpétue à Bruges la tradition artistique établie du temps du peintre Jan van Eyck (vers 1390-1441), Il dispose ses figures dans un paysage familier et continu, qui unifie les trois panneaux, pour ancrer les figures divines dans le monde des Sedano, famille de marchands originaire de Castille (Espagne). Son contemporain Jean Hey, aussi marqué par Van Eyck, fait de même dans le triptyque du Louvre, dont on a vu plus haut les fragments restants.

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre

Aux revers des volets: Adam et Eve

Le Triptyque de Moulins restauré au Louvre
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O
Découvert à Moulins en 1998
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D
Super !
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